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Travailler dans un supermarché : témoignage.

juliensabi93
il y a 18 heures
7 min de lecture

Pour celles et ceux qui ne me connaissent pas, en parallèle à mes activités artistiques, musicales, littéraires, et la tenue de ce blog ; j'exerce depuis plusieurs années (pas loin de dix ans) dans le domaine du commerce en magasin. Un job alimentaire, dans lequel je me suis lancé au gré du vent, dans une période où j'avais besoin d'argent et où l'idée de faire davantage d'études était totalement proscrite. Une relation sentimentale et un besoin de stabilité m'ont poussé à partir de ma région d'origine pour me rapprocher du Luxembourg, ceci afin de tenter l'aventure du travail frontalier. Le rêve américain à petit prix. J'y ai travaillé durant sept ans. D'abord dans un commerce de quartier au sein d'une petite chaîne locale, dans la capitale du pays, avant de voir l'enseigne rachetée par un ogre de la grande distribution venu de Belgique, numéro un dans son pays d'origine et très fortement implanté au Grand-Duché sur l'ensemble du territoire.

Je vous raconte tout.


UNE EXPERIENCE HUMAINE DES PLUS MARQUANTES

Tout a commencé pour moi dans un petit magasin de proximité situé à moins d'un kilomètre de la gare centrale, au sein de la capitale luxembourgeoise. Un quartier difficile, notamment en après-midi et en soirée, où, peu à peu, le visage et l'atmosphère changeaient lentement pour devenir anxiogène et chaotique. Les problèmes de drogues y sont omniprésents, les braquages, agressions dans les rues, vols à l'arrachée et les cambriolages forment le quotidien de ce secteur. Au milieu de tout cela, des bureaux, des entreprises où les CSP + s'y épanouissent de huit heures à dix-sept heures, et les commerçants, les restaurateurs, qui doivent s'adapter et régulièrement faire du dépassement de fonction pour protéger les biens et les personnes sur leur lieu de travail. C'est dans ce contexte que mon aventure frontalière a débutée. Ce qui était un simple job alimentaire a pris progressivement une tournure bien plus intense et plus profonde dans ma vie, d'abord dû aux horaires de pleine journée, qui, en y ajoutant la longueur des trajets journaliers, m'offraient la sensation d'y passer ma vie. Ensuite, parce que l'équipe, au sein de ce magasin, est rapidement devenue une seconde famille. Des gens adorables, touchants, avec qui j'ai vécu et partagé tellement d'émotions que ce lien qui nous unissait était indescriptible. Le mélange des nationalités, des langues, des classes sociales, qui se dessinaient à travers les rayons, me plaisait beaucoup et m'inspirait, le soir, lorsque je retrouvais mon bureau pour m'atteler à mes activités littéraires passionnées, ou la composition musicale. Cette expérience m'a marquée parce qu'elle m'a permis d'évoluer, de passer d'un jeune garçon tourmenté à un homme au sens véritable, à être capable de prendre des responsabilités, car au Luxembourg, le travail est exigeant, mais aussi parce que l'aspect folklorique de l'entreprise dans laquelle j'exerçais, la violence du quartier et l'attachement que je ressentais profondément pour l'équipe et une partie de la clientèle me poussaient à donner de ma personne, chaque jour ou presque.


LA CHUTE

Hélas, malgré tous nos efforts, toute notre volonté, l'enseigne n'a pas survécu aux conséquences à la fois du Covid 19, d'une trahison commise par une autre enseigne censée prêter main forte économiquement, mais aussi de nombreuses lacunes hiérarchiques. Le magasin a fermé. Un an plus tard, ce fut au tour de l'enseigne dans sa totalité, de baisser le rideau. C'est à ce moment que l'ogre est apparue, en bon opportuniste, afin de racheter l'enseigne et récupérer les salariés.

Toujours mieux que le chômage, me direz-vous.

Attendez que je vous raconte...


La plupart des gens de l'équipe sont restés à la même adresse, ensemble, devant désormais exercer pour la nouvelle enseigne, à la culture d'entreprise totalement opposée (je vais y revenir), aux méthodes de travail drastiquement différentes, le tout sous une directrice connue et réputée pour utiliser la destruction de personnes comme une méthode de management à part entière et totalement assumée. Fini la seconde famille. Désormais, les humains n'étaient plus que des numéros, et celles et ceux qui ne rentraient pas dans le moule aux yeux de cette direction ultra toxique allaient bientôt vivre un enfer.

De mon côté, j'ai été séparé de mon équipe, de ma deuxième famille, des gens que j'aimais, sans me demander mon avis, pour être envoyé dans un grand supermarché, ailleurs, dans la moitié sud du pays. En plus de devoir m'adapter à une entreprise à laquelle je n'avais pas postulée, à une culture et des méthodes qui ne me plaisaient pas (j'ai toujours profondément haïs la grande distribution), je devais vivre avec ce vide et cette douleur que cette enseigne - pour laquelle je n'avais pas choisi d'y travailler, je le répète - m'avait causée. Autant dire que les choses ne partaient pas du bon pied.


CELA AURAIT PU FONCTIONNER

Malgré cela, j'ai eu la chance, à mon arrivée, de me retrouver sous la direction d'une femme profondément humaine, à l'écoute, très sensible, qui m'avait témoigné sa compréhension dans ma douleur pour avoir vécue quelque chose de similaire quelques années plus tôt. Une relation d'estime et de confiance est alors née, je me suis senti soutenu, valorisé, et l'énergie, la passion que montrait cette directrice au quotidien me poussait à retrouver la même volonté et le même dépassement de ma personne que du temps où je me trouvais au petit commerce de proximité.

Peu à peu, avec de l'adaptation et des efforts mutuels, un noyau dur s'est développé avec certains membres de la nouvelle équipe. Des gens adorables, drôles, bienveillants, avec qui j'ai pu mettre de côté mon chagrin, ma peine profonde, pour rire de nouveau, et surtout, ressentir, contre toute attente, une forme de joie à l'idée d'aller sur mon lieu de travail. J'ai également rencontré une femme qui est rapidement devenue une amie avec un grand A, une véritable bouée de sauvetage, au travail comme en dehors.


Cependant, malgré les efforts et la bienveillance de certaines personnes, la mayonnaise ne prenait pas. Les méthodes de travail, empêchant toute forme d'autonomie ou presque, le culte du chiffre à tout bout de champ, la dévalorisation des individus chaque fois que l'occasion le permettait, mais aussi le langage et le ton employé dans la communication, parfois, au sein même de l'équipe ; m'étouffaient de plus en plus et me poussaient à réagir. Autrement dit, je misais mon bien-être au travail sur la présence de cette directrice décrite plus haut et du noyau dur au sein de l'équipe. Sans cela, je m'éteignais à petit feu et m'agaçait face, à la fois, aux méthodes hiérarchiques, la culture d'entreprise oppressante et valorisant le chacun pour soi, mais aussi le rapport avec une partie de l'équipe qui était ni respectueux ni acceptable.

Dans le même temps, j'apprenais avec colère à quel point l'une des personnes que j'aimais le plus, au sein de mon ancienne équipe, se faisait malmener par sa directrice. Je la voyais s'effondrer, la savait pleurant chaque soir, sous l'impuissance de celles et ceux qui l'aimaient autour d'elle. Tout cela dans un semblant de normalité. Je découvrais qu'il s'agissait d'une directrice connue des syndicats, qui avait causé de nombreuses dépressions, nombreuses démissions, demandes de transferts pour d'autres magasins... donc aux vues et aux sues de la haute hiérarchie de l'enseigne. Est-ce que vous croyez que cette personne s'est vue inquiétée, ne serait-ce que d'un millimètre ?

Au contraire, cette haute hiérarchie lui a confié pas un, mais trois magasins.


LE CALVAIRE

L'étouffement et le mal être grandissant, je parvenais de moins en moins à me sentir investi dans cette entreprise. Mais les choses ont pris un tournant lorsqu'un nouveau directeur s'est installé au sein du supermarché où j'exerçais, changeant quasi spontanément l'ambiance au sein du magasin, instaurant de plus en plus de règles strictes, froides, poussant les chiens de berger (les managers, si vous préférez) à baisser les sourires pour se montrer davantage antipathiques et dans la surveillance, usant l'infantilisation permanente dans leur communication avec les membres de l'équipe, et utilisant le management punitif, archaïque et insupportable, typique de ce genres de structures, poussant les salariés à se désinvestir de plus en plus et démissionner ou se mettre en arrêt longue durée, les uns après les autres.

J'ai eu le malheur d'avoir une altercation avec une collègue au comportement profondément irrespectueux et intolérable. Dans le dialogue de sourd et la colère qui ont découlé, je n'ai pu contenir un "j't'emmerde". Cela m'a valu d'être trainé dans la boue, bafoué, calomnié par la hiérarchie, au bureau puis dans une lettre reçue par courrier, où je me suis fait insulter de façon lamentable et révoltante, sans que ma version des faits n'ait été prise en compte comme le veut la procédure légale.

Par la suite, cette même hiérarchie a utilisé ma relation avec la collègue féminine dont j'ai vaguement parlé plus haut, pour me nuire, me dégoûter et me pousser à la démission. Ils ont nuit à mon amitié, ont oeuvré pour nous séparer.

Plusieurs mois plus tard, j'ai commis une erreur d'inattention en caisse, ce qui m'a valu un nouveau flot d'insultes de la part de la hiérarchie, m'appelant littéralement à démissionner, une fois de plus.

Tout cela sans oublier les piques, les remarques dégradantes prononcées en magasin devant des jeunes recrues ou des étudiants que j'étais censé formé. Sans oublier le flicage à la caméra de surveillance. Sans oublier ma mise à l'écart envers le reste de l'équipe et notamment le "noyau dur" que je m'étais construit.

J'ai fini par craquer.

Un geste d'énervement sur du matériel m'a valu un licenciement pour motif grave, sans prendre aucunement en compte tout ce que j'ai dénoncé auprès de la RH, accompagné d'un représentant syndical. Pas le moindre entretien, pas la moindre enquête en interne. Rien.


Aujourd'hui, je suis redevenu un homme libre. J'ai un goût d'injustice dans la bouche, parce que j'ai le sentiment de m'être retrouvé coincé dans une situation que je n'ai fait que subir, et dans laquelle j'ai dû faire face à un système profondément toxique et malveillant en impunité totale.

Cette enseigne prône "l'ambiance familiale", "le bien-être des employés" comme étant une priorité en guise de vitrine marketing, mais il n'en est rien, en vérité. A l'heure actuelle, de très nombreux employés subissent ce système tous les jours sans broncher par peur des conséquences.

C'est une honte.

Je me sens profondément libéré, j'ai la sensation de revivre, de m'être retrouvé. Mais je plains toutes celles et ceux qui se doivent encore de subir cette toxicité, aussi étouffante qu'humiliante, simplement pour pouvoir payer leurs factures.

S'il y avait une justice, ces gens seraient démis de leurs fonctions et l'entreprise serait contrainte de payer une lourde amende. Mais comme le système est soit laxiste, soit injuste par nature, alors il ne se passera jamais rien. Circulez, il n'y a rien à voir.







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