Le traumatisme. Comprendre, traiter et avancer.
- juliensabi93
- il y a 2 jours
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Un traumatisme, c’est un évènement ou une succession d’évènements qui surviennent dans un esprit, une psyché qui ne s’attend pas à ce que cela puisse survenir, qui ne parvient souvent même pas à en concevoir l’idée. Avant le trauma, vivait une forme d’innocence, d’insouciance parfois. Lorsque l’évènement survient, un état de choc peut potentiellement prendre le pas, une cassure profonde se produit au sein de la conscience, la fragmentant en quatre parties bien distinctes. La première, en surface, continue de vivre et d’évoluer, bien qu’elle soit fragilisée. La seconde est davantage nécrosée, c’est-à-dire qu’une part, en elle, a cessé d’évoluer, et plus nous descendons dans les parts fragmentés de notre conscience, plus la nécrose, donc une forme de mort, est prononcée. Tout cela est parfaitement bien décrit et expliqué par le professeur émérite en psychanalyse Sandor Ferenczi dans son ouvrage « Le traumatisme ».
Le trauma tue l’innocence, modifie la perception de l’environnement, de l’autre et de soi, le goût de la vie, la capacité de projection, c’est-à-dire de se projeter dans l’avenir, de l’appréhender pleinement comme tout un chacun, à court, moyen ou long terme. Le trauma créer une forme de mort en nous-même, bien que nous soyons toujours en vie. Quelque chose, dans notre conscience, n’est et ne sera plus. D’où cette sensation d’avant et d’après. Cela peut paraître abstrait, dit comme cela, mais il est aisé d’en percevoir les effets de manière très concrète : perte d’envie d’effectuer des activités que l’on aimait auparavant, perte de sens, sensation de vide, ou au contraire d’angoisses profondes et difficilement contrôlables, davantage de méfiance à l’égard d’autrui, idées noires, cauchemars terrifiants, insomnies, pulsions sombres et violentes de plus en plus envahissantes, dévalorisation de soi, un rapport à la mort qui change, mais aussi à la vie, un plus grand penchant pour la mélancolie et la tristesse, sensation de rupture avec le monde extérieur et ce qu’il attend de nous, colères vives, crises de sanglots, impulsivité, ou au contraire une absence de réaction ou même d’émotion ressentie, perte d’attrait pour son environnement, pour la sociabilité, comportement addictif et autodestructeur.
Ces effets se manifestent généralement dans un temps relativement court après l’évènement ou la période traumatique, et, sans traitement ni combat, peuvent s’inscrire sur la durée et s’aggraver continuellement, rongeant année après année la psyché de la victime, jusqu’à l’épuisement et le point de saturation qui, dans certains cas, peut mener au pire, lorsque dans d’autres, cela créer une forme d’inertie, une absence, comme une flamme qui s’éteint et que rien ne pourra jamais plus faire jaillir de nouveau.
Il est déjà dramatique de constater ces effets auprès de victimes adultes, parce que pour eux, tout reste à rebâtir. Leur perception de la vie, du monde, et de la place qu’ils y occupent tombent en lambeau, alors ne subsiste plus qu’un immense chantier lancé dans l’inconnu.
Je vous laisse imaginer ce que cela implique lorsque cet état frappe le cerveau d’un enfant ou d’un adolescent pour qui la vie venait seulement de débuter.
Durant l’enfance, et la petite enfance particulièrement, le cerveau est une éponge. Il s’imprègne de toutes les expériences, toutes les sensations, les interprétations qui se présentent à lui dans son environnement, en lui-même, et auprès des êtres qui ont de l’influence sur lui, c’est-à-dire majoritairement les adultes, les parents loin devant. Là encore, le professeur John Bowlby en parle de façon détaillée, précise et pertinente dans ses ouvrages concernant l’attachement, l’amour parent-enfant, que je vous conseille vivement si la thématique vous intéresse.
Lorsqu’un enfant est sujet à de la violence, qu’il subit lui-même ou en est témoin, en plus du processus traumatique décrit plus haut, cela influera sa perception de la réalité jusqu’à le convaincre, de façon inconsciente, que cette violence est la norme. Bien qu’il en subisse les effets et en souffre, une part de sa conscience cherchera à reproduire et revivre cette violence, par tous moyens, développant ainsi une forme de dépendance envers celle-ci, provoquant autant de douleur que de jouissance, sans que l’individu, une fois devenu adulte, ne parvienne à en saisir la raison. D’abord parce que sa psyché, sa conception du réel et de ses règles a été façonnée par de la violence, des relations dysfonctionnelles, ce qui implique que dans son inconscient, l’amour, l’affection, saine et bienveillante, n’existent et ne peuvent exister, du moins sous la forme que les non-traumatisés conçoivent. Ensuite parce que le trauma, lorsqu’il est subit à un si jeune âge, est trop lourd à porter. Alors la conscience, dans la volonté de se protéger, efface le souvenir, comme s’il n’avait jamais eu lieu dans la réalité, engendrant ce que l’on appelle un déni ; ou alors si, à la suite de l’évènement traumatique, aucune verbalisation, aucune communication n’a pu se faire entre l’enfant et un adulte de confiance, alors le souvenir, et ses effets néfastes, vont certes exister dans son esprit conscient, mais se logeront quelque part profondément dans la psyché, de façon à provoquer une forme d’amnésie partielle (la victime sait que l’évènement a eu lieu mais n’y a jamais pu ou souhaité y prêter attention) à l’état conscient, pendant que l’inconscient et le corps en subissent les conséquences des années durant, impactant donc la vie de la victime au quotidien. Cela s’appelle le refoulement.
Face à certaines conséquences, telles que l’impulsivité, l’accès à de la violence, verbale et/ou physique, l’addiction, la marginalité et, dans les cas les plus graves, de la perversion, un penchant sadique et/ou masochiste, ou bien encore une forme de paranoïa ; la société, l’environnement de l’individu les percevra uniquement en l’état, les jugera, de façon plus ou moins légitime selon les cas, à travers des valeurs et une morale évoluant au gré des mœurs, des coutumes, ou de l’époque et la culture, sans jamais, ou trop rarement, parvenir à les englober dans un processus long et sinueux que des drames et des traumas auront engendrés, sans qu’aucune aide, aucun soutien n’ait été apporté lorsqu’il était encore possible de modifier la trajectoire.
Bien sûr que le fait d’avoir subi des traumatismes n’excuse en rien les exactions, les violences et, dans les cas les plus lourds, les crimes que certaines personnes peuvent commettre. Les faits doivent être traités, condamnés, et une sanction doit être prononcée, à la hauteur de l’acte. Mais en comprendre l’origine et le fonctionnement peut permettre d’éviter le chemin menant à la catastrophe. Parce qu’un trauma non traité entraînera inévitablement des conséquences. La plupart du temps à l’égard des victimes elles-mêmes, et parfois, hélas, à l’égard de personnes innocentes. Lorsque les conséquences sont auto-infligées, cela peut aller de l’alcoolisme plus ou moins prononcé, un état dépressif chronique ou constant, un état psychique végétatif, jusqu’à la pathologie psychiatrique ou le suicide. Lorsqu’elles sont infligées sur autrui, cela peut se traduire par des coups infligés à la cour de récréation sur un autre camarade, jusqu’à abuser, violer, tuer, torturer, provoquer parfois des drames épouvantables, d’une abomination qu’aucun mot ne peut décrire.
Juger est une chose, cela est nécessaire et tout à fait pertinent en certaines circonstances, mais comprendre l’origine et combattre les conséquences devraient être la priorité dans une société moderne telle que la nôtre. Bien que des efforts soient fournis ces dernières années, et cela est à saluer, force est de constater que nous sommes encore loin, très loin du compte en ce qui concerne le traitement des victimes de traumatismes à l’enfance, afin d’éviter les effets désastreux décrits plus haut.
Quand prendrons-nous enfin conscience de l’urgence ?
ALERTER, TRAITER, RECONSTRUIRE.
Lorsqu’un enfant ou un adolescent est confronté à des évènements traumatisants, la première réponse que nous serions en droit d’attendre est celle des adultes compétents, témoins ou en responsabilité de la victime. Que ce soit l’encadrement en milieu scolaire, les services sociaux, foyers, parents bien sûr, mais aussi les autorités lorsqu’elles sont alertées, le bon sens voudrait qu’une réaction soit opérée dès la prise en compte du problème et du mal-être de la victime, ceci afin de mettre un terme aux exactions, protéger l’enfant d’une aggravation à la fois de la situation mais aussi de son état psychique, et sanctionner le ou les bourreaux pour le mal provoqué. Cela paraît évident, logique et naturel, pourtant, les manquements à ce titre sont légion. Dans la majeure partie des cas de harcèlement scolaire, par exemple, non seulement la victime est humiliée par beaucoup de ses camarades qui observent les méfaits avec délectation, riant à gorges déployées, filmant les actes avec leur smartphone sans la moindre gêne, et publiant les vidéos sur les réseaux sociaux, avec les effets boule de neige que nous connaissons. En plus de cela, souvent, pour ne pas dire dans l’écrasante majorité des cas, les adultes autour ferment les yeux, s’en amusent même parfois, dénigrent ouvertement la gravité des faits, lorsqu’ils ne vont pas même jusqu’à porter la faute sur la victime voire menacer les parents d’une exclusion ou d’une plainte lorsque ces derniers alertent l’établissement ou le rectorat. Au sujet des violences familiales, sans négliger la bonne volonté et l’énergie des travailleurs sociaux, éducateurs et associations dédiées, les moyens fournis insuffisants et le manque de fluidité, de continuité entre le terrain et les administrations ou hiérarchies compétentes font que les drames humains se succèdent et que trop peu de réelles issues parviennent à voir le jour. Concernant l’inceste, ce n’est que depuis ces dernières années que le mot a enfin pu sortir de son tiroir des non-dits, jusqu’alors condamné à l’aveuglement et le silence pesant. Les conséquences de ces manquements ? Tout simplement l’idée que les violences, scolaires, familiales ou sexuelles, puissent librement se reproduire, encore et encore, des mois voire des années durant, faisant de la vie de la jeune victime un véritable enfer sans échappatoire aucune. Alors deux chemins se dessinent : le suicide, à un âge où l’existence ne fait que commencer ; ou une vie de déchéance, de souffrances terribles, un parcours jonché d’échecs, de drames, qui se répètent inlassablement, de relations toxiques (car le traumatisé tient souvent une attirance pour la relation dysfonctionnelle, comme expliqué plus haut), de solitude profonde (réelle ou ressentie) et parfois de misère et d’instabilité.
Lorsqu’au contraire l’adulte responsable agit, il permet à une victime d’apercevoir une issue à son calvaire, et ainsi réapprendre à vivre, à côtoyer les autres, à se révéler, une chance de reconstruire ce qui a été détruit, de reprendre ce qui lui a été volé. Cela change tout.
La deuxième réponse face au trauma, une fois que les exactions ont été commises et ont cessé, est la phase de traitement. Traiter le mal nécessite de l’écoute, par un professionnel ou une personne bienveillante et de confiance, mais aussi beaucoup de patience, parce que le mal dont souffre la victime est tellement enfoui en elle, le tout accompagné d’une grande dose de culpabilité, de honte, et d’une douleur parfois si puissante, si déchirante, que le simple fait de prononcer un mot peut relever de l’impossible. L’erreur souvent commise, bien que l’intention soit compréhensible, est de brusquer la victime, de vouloir créer une réaction à tout prix, notamment dans le cas de certains parents qui souffrent de percevoir leur enfant dans un état de déliquescence ou d’absence totale de réaction et de communication avec autrui, et qui pensent qu’agir avec intensité et émotion sera bénéfique. C’est, au contraire, le meilleur moyen de pousser la victime à se renfermer davantage, à refouler son mal, et donc le conserver et le laisser grandir en elle des années durant, parfois même tout le long de sa vie. Dans ce cas de figure, il faudra de nombreux efforts, par la suite, pour permettre à la victime de verbaliser ouvertement, sans aucune crainte de jugement, la souffrance qui la ronge. Cela parfois des années voire plusieurs décennies après les faits.
Prendre le temps, en douceur, trouver les mots justes, l’attitude ouverte et empathique, pour instaurer une relation de confiance et ainsi laisser la parole peu à peu se libérer.
Cette phase est primordiale, et pourtant si souvent négligée. Trop de victimes sont laissées dans l’indifférence. Elles se doivent de subir les effets de leurs traumatismes sans les comprendre, sans pouvoir les exprimer, ni trouver le moindre soutien, la moindre réponse face à leurs tourments. Les rares personnes autour de la victime qui se montrent aptes à la confidence sont, trop souvent encore, des personnes toxiques, elles-mêmes souffrantes et délaissées, qui, de part leurs problématiques béantes et parfois leurs pathologies psychiques non traitées, enfoncent encore davantage la victime alors que celle-ci se raccroche généralement à ses relations, amicales ou amoureuses, pour donner un tant soit peu sens à son existence et ressentir, un minimum, le goût de vivre encore un jour de plus. Cela, en plus d’une potentielle précarité matérielle et financière causée par l’incompatibilité entre les effets des traumas non traités avec ce que la vie en communauté (et notamment dans le monde de l’entreprise) exige pour parvenir à y trouver sa place, et donc sa situation et son statut ; l’ensemble créer donc du « sur-problème » au problème originel, amenant la victime dans un niveau de souffrance et de mal-être dépassant tout ce que beaucoup ne peuvent ne serait-ce qu’imaginer. Cette détresse psychologique dirige naturellement l’esprit vers un besoin de délivrance, qui se matérialise majoritairement vers les addictions et/ou une tendance suicidaire.
Il est donc primordial de permettre à chaque victime de traumatismes la garantie de cette phase d’écoute et de traitement. Si cela est effectué peu après les faits, ou la fin de ceux-ci lorsqu’ils furent répétés, alors un apaisement des effets se fera sentir au bout de quelques mois, laissant ensuite la place à la phase de reconstruction. Celle où la victime se reconnecte à elle-même, reprend possession à la fois de son esprit et de son corps, apprend ou réapprend à se valoriser et s’aimer, réapprend à vivre, à s’exprimer, à s’adonner à des activités positives et productives, à rencontrer les autres autrement, de façon plus saine, plus ouverte, et ainsi modifier drastiquement sa trajectoire de vie. Cette phase est la plus longue, la plus difficile, la plus incertaine, mais aussi la plus sensationnelle. Elle nécessite beaucoup de volonté, de détermination, tant de la part de la victime que des personnes qui l’entourent et la soutiennent, parce que les risques de rechute sont conséquents, et que cela demande beaucoup d’énergie, de courage et d’abnégation pour se relever à chaque écart, chaque échec, chaque faux pas.
Ce que la victime doit constamment garder à l’esprit durant ce processus, c’est que son objectif de paix, de guérison est possible. Ses désirs d’une vie plus heureuse, emplie d’amour, de joies, d’accomplissements et de tranquillité d’esprit restent accessibles. Ils ne sont situés qu’au bout d’un long tunnel, qu’il lui faudra parcourir, malgré l’obscurité, les embuches fréquentes et imprévisibles, malgré la peur de l’inconnu, ou celle d’échouer, encore et toujours.
La guérison lui tend les bras. Pas demain, pas dans vingt ans, mais là, aujourd’hui, maintenant. Qu’elle ne craigne pas le tunnel. Ce n’est qu’un passage.



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